« Un pas de côté devient un pas en avant dès lors que le monde se tourne dans une autre direction. »

Bruno DANTOU

              J’entends souvent dire à l’encontre de l’adage, que la vie n’est pas un long fleuve tranquille. On se demande alors parfois en quoi et pourquoi ce fleuve étrange qu’est la vie nous cahote – ou plutôt nous chaote – si généreusement à coup de récifs, de crues et de méandres. On veut comprendre, c’est légitime !, pour esquiver les ruses, pour mieux nager, pour briser la rocaille, pour s’aménager un canal plus serein jusqu’à l’océan. Alors on sort la tête de l’eau, on ruse soi-même, et l’on commence quelque chose d’étrange et de peu commun aux yeux de ceux qui continuent de nager cahin-caha, bon gré mal gré : on se met à philosopher.

Philosopher, contrairement à ce que l’on pense, ce n’est pas spéculer en théories abstraites qui fixent et ordonnent le réel. Ce n’est pas citer ses auteurs ou ses références. Ce n’est pas progressivement s’éloigner du vivant pour se cloîtrer dans une cathédrale conceptuelle. L’acte philosophique interroge plutôt là où tout le monde s’exclame, s’esclaffe, dit, inter-dit. L’acte philosophique, c’est l’enfant qui s’étonne et s’émerveille là où l’on prescrit. C’est l’artiste qui contemple pendant qu’on exploite. C’est le chercheur qui questionne et réfléchit face à ceux qui réagissent d’un coup de sang ou d’orgueil. L’acte philosophique, c’est ce pas de côté qu’on s’autorise pour apprécier une situation avec plus de recul. Et prendre du recul, c’est bien souvent s’a-percevoir de ce qu’on ne percevait pas lorsqu’on gardait la tête sous l’eau. C’est, d’une certaine manière, rendre visible l’invisible.

Faire seul un pas de côté n’est cependant pas sans risque. Dans un fleuve où l’on doit nager vite – on ne sait pas pourquoi, on a simplement exigé un beau jour de nous de savoir nager vite, même s’il n’y a pas de rapides, alors on s’applique –, il est dangereux de s’arrêter un moment pour sortir la tête de l’eau et observer ce qui se passe dehors. Car on devient soi-même un récif qui empêche les autres nageurs d’avancer à leur convenance. Malgré les trésors qu’on aperçoit, on devient un hors-laloi, un hors-norme, un extra-ordinaire. On est incompris, critiqué, moqué, rabroué, violenté.

Mais d’autres nageurs refont parfois surface, las eux aussi d’être malmenés par les caprices du relief, ou reprenant simplement leur souffle. Alors le philosophe les invite à leur tour à regarder autour d’eux, à s’étonner du littoral, des méandres, de la vie outre-aquatique. Et soudainement, piqués au vif, curieux d’autre chose que de l’ordinaire du quotidien, on se dit qu’on peut peut-être avancer autrement qu’en courant dans le chemin tout-tracé et tour-menteur du lit du fleuve. On prend conscience de l’absurdité de ce qu’on nous a tant répété et dicté. Alors on se met à rêver, à ruser ensemble, à pratiquer l’intelligence collective. On évolue dans nos manières de penser et de percevoir notre monde, on gamberge, on diverge, on dit « berge ! ». Jusqu’au jour où l’on décide d’agir, avec autant de joie que de volonté. Avec la force du plusieurs ou du nombreux, on nage à contre-courant vers le bord du fleuve, on émerge, on s’entraide, on se dresse sur ses jambes. C’est ainsi qu’on a fait le premier pas vers un nouvel horizon partagé. À force de courage et de volonté individuelle puis collective, ce qui fût d’abord un pas subversif est devenu un pas créatif. C’est pourquoi le sage écrit qu’« un pas de côté devient un pas en avant dès lors que le monde se tourne dans une autre direction. » Cette direction est sans doute celle de la liberté.

La vie n’est décidément pas un long fleuve tranquille. Son véritable succès n’est ni dans la vélocité des nageoires, ni au bout du fleuve. Il est dans ce pas de côté, le pas émancipateur qui commence avec l’étonnement que l’enfant nous enseigne.

Tristan BITSCH

Catégories : Coin philo

0 commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *