Penser le partenariat : du contrat vers la solidarité organique

Le 24 septembre 2019, nous nous sommes rassemblés avec plus de cinquante salariés d’entreprises, d’associations et de collectivités à la Maison de l’Environnement, tous animés par la volonté de créer des partenariats à impact environnemental et social positif. Dans le flux des rencontres, des échanges et des actions qui furent pour le moins riches et denses, il a paru important au Réseau FEVE ainsi qu’au GRAINE Auvergne-Rhône-Alpes d’aménager ce moment cher au philosophe, celui de la prise de recul et de l’intelligence collective, autrement dit mieux penser ensemble pour agir ensuite de manière plus consciente, éclairée et puissante dans des contextes organisationnels en perpétuelle transformation.
Moment précieux de l’intelligence collective, donc, où nous nous sommes posé ensemble une question simple, qui sous-entendait et soutenait en arrière-plan l’ensemble de l’infrastructure de l’événement : nous souhaitons certes créer des partenariats, mais qu’est-ce qu’un partenariat ? Seule une vision commune et coconstruite ensemble sur cette question permettrait ensuite d’impulser des rencontres et des synergies conscientes, en connaissance de cause, éclairées et orientées par cette vision commune.

Au cours des échanges, la dimensions relationnelle du partenariat est rapidement apparue : en effet, on ne fait pas partenariat tout seul, dans son coin. Mais dès lors, dans quel type précis de relation avec autrui se situe le partenariat ? Doit-on s’y méfier les uns les autres en élaborant un contrat nécessaire à la prévention de tout excès ou abus de confiance ? Ou peut-on au contraire être partenaires en toute confiance, c’est-à-dire en se fiant à autrui en ayant pour seul engagement le respect, non-formalisé, des humanités de chacun ?
En composant avec les diverses perspectives proposées, un cheminement de réflexion s’est peu à peu esquissé. D’une part, le sens premier du partenariat – c’est-à-dire son sens étymologique, archéologique – a révélé une affinité sémantique avec l’étymologie de « solidarité » : en effet, partenaire provient de l’ancien français part tenour, qui signifie « celui qui tient une part de… ». L’étymologie a le mérite de révéler deux dimensions du terme : un sujet, celui qui tient, et un objet, une part, autrement dit la part d’un tout. À partir de ce constat étymologique du partenariat comme sujets tenant chacun une part d’un tout, se pose la question de la justice distributive, c’est-à-dire de l’équité de ré-partition de ce tout entre les différents individus qui en revendiquent chacun leur part. Une telle équité dans la propriété du tout, qui compose la réflexion de fond du partenariat, questionne ainsi le type de lien social, donc un type de solidarité reliant les individus entre eux dans la manière de se répartir le tout. Or, « solidarité » se décompose lui-même à partir de son étymologie latine in solidum, qui signifie « pour le tout ». Le partenariat des parts tenours révèle donc une relation interindividuelle de solidarité équitable, autrement dit une répartition non pas tournée vers l’intérêt égocentré de chacun, mais bien dans l’intérêt commun, « pour le tout ». En se basant ainsi sur l’axe étymologique des termes, le partenariat semble bien se situer du côté de la confiance solidaire, plutôt que de la méfiance solitaire.
Mais si le partenariat est relation de confiance, qu’en est-il dès lors du contrat, cet outil de méfiance nécessaire à la prévention de tout abus de confiance ? Peut-on fonder un « contrat de confiance », ou les deux termes sont-ils définitivement contradictoires ?
La réflexion étymologique, bien utile, ne suffit cependant pas : il nous faut définir plus précisément le type de solidarité dans lequel s’inscrit le partenariat équitable, dans lequel chacun trouve sa part juste. C’est du côté de la pensée sociologique, chez son fondateur Emile Durkheim (1858-1917), que nous trouvons de nouvelles perspectives de réponse. Dans son ouvrage De la division du travail social (1893), l’auteur distingue en effet deux types de solidarité – notion tissant comme nous l’avons vu un lien intime avec la notion de partenariat – : la solidarité mécanique et la solidarité organique. La solidarité mécanique regroupe de manière hasardeuse et passive des individus ayant un but commun, par exemple faire la queue pour acheter un billet de concert. Dans ce type de solidarité, c’est l’intérêt égoïste de chacun qui prime sur l’intérêt collectif : obtenir à tout prix, voire au détriment des autres, son billet de concert. Au contraire, la solidarité organique relie des individus entre eux de manière choisie et active, en vue d’un objectif commun coconstruit, vers lequel tous avancent ensemble. L’intérêt collectif prime donc sur l’intérêt individuel, et les forces des uns pallient les faiblesses des autres, comme entre eux les arbres d’une même forêt. Ainsi, la solidarité organique, vivante, en relation de confiance, fait proprement association là où la solidarité mécanique, machinale, en relation de méfiance, juxtapose en vue d’un même but des individus entre eux.
À partir de là, la solidarité propre au partenariat nécessairement contractuel, se révèle ambigüe en ce qu’elle ne se situe ni totalement dans la relation de confiance propre à la solidarité organique – qui ne nécessite en effet plus aucun contrat –, ni en relation de méfiance propre à la solidarité mécanique qui ne se nourrit que d’individualisme, là où le partenariat, nécessairement interindividuel, dépasse déjà une telle conception. La juste solidarité du partenariat équitable semble donc bien se situer à mi-chemin du mécanique et de l’organique, étant à la fois mécanique par sa nécessité du contrat, méfiant par nature, et cependant organique par le lien actif qu’elle tisse en vue de coconstruire, associativement, un but commun.
Pour résoudre cette ambigüité, ne peut-on pas dès lors penser que le partenariat juste émerge en relation de confiance mesurée, canalisée et structurée par un contrat coconstruit par toutes les parties qui le composent ? Le type de solidarité qui définit un partenariat équitable est donc celui d’une relation de prudence, autrement dit de confiance rationnelle, 1. qui se coconstruit dans la discussion ouverte et sincère – dans le com-promis – à partir de besoins exprimés par chacun des parts teneurs, 2. puis qui se formalise dans un contrat exprimant et reflétant la manière de faire ensemble équité ou justice distributive. Le contrat est donc lui-même l’outil ambivalent, mi-mécanique mi-organique, qui permet de garantir que les teneurs de parts (sociale, de marché, organisationnelle,…) n’opèrent pas dans leur seul intérêt propre, mais cheminent associativement vers l’horizon idéal d’une relation de confiance proprement organique.

Devenir tous ensemble philosophes comme nous l’avons fait avec enthousiasme en début de rencontre, ce n’est pas créer du concept pour le simple plaisir intellectuel : c’est bien plutôt transformer et aboutir ensemble ses manières de penser pour agir ensuite plus associativement, réunis dès lors par une vision commune, active, coconstruite ensemble, plus consciente et clairvoyante du sens et de la profondeur de ce que peut être un partenariat authentiquement solidaire. Penser ensemble, c’est déjà faire solidarité organique.

Catégories : Coin philo

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