« Que les petits aléas de la vie fassent frémir les feuilles.
Que les grands fassent bouger les branches.
Que tous laissent le tronc parfaitement immobile. »

Bruno Aphorismes

Qui suis-je ?

Je suis cette feuille qui éclot sans un bruit. Cette feuille qui frémit avec mes congénères quand le vent se lève. Muette seule, de concert je gronde, pour rappeler que je suis là. Je cherche la lumière qui pourtant m’est volée, perdue dans ce touffu feuillage. Sans vraiment savoir pourquoi je m’étends, je bataille jusqu’à l’épuisement.

Je suis cette feuille de passage qui tombe dans l’ombre. J’ai renoncé au tapage de l’existence. Fatiguée je virevolte, de la cime au sol. Je me pose dans un dernier souffle pour former le terreau des prochaines pousses. Ce qu’on m’a donné je le livre volontiers pour nourrir celles qui chantent déjà à l’approche du printemps.

Je suis cette branche qui grandit. D’abord souple je m’emploi à plier sans me briser. Puis l’écorce vient me protéger et je me raidis doucement. Si une légère brise suffisait à me faire ployer, je résiste maintenant aux tempêtes. Lentement je change de forme, m’étoffe et me couvre d’une fourrure verte. Les saisons passent, nue dans le froid puis couverte au soleil. A force de résister je me cristallise, et l’énergie qui coulait à flot jusqu’aux feuilles se tarie.

Je suis cette branche qui périt. Il est l’heure de mon dernier hiver. Dans un grand fracas je m’affaisse, laissant le vent avoir raison de moi. Je m’effondre parmi les feuilles mortes, ces souvenirs, ces amis, ces joies perdues qui depuis longtemps ne sont plus. Le vent m’a brisée, mais c’est la pluie et les vers qui me feront disparaitre pour nourrir l’arbre qui m’a vu naitre.

Je suis cette jeune pousse. A même le sol, à l’ombre d’une forêt, je monte vers la lumière. Déjà les premières feuilles m’aident à me déployer, tandis que les racines plongent dans la terre mère pour me nourrir. J’ai besoin de soleil, ainsi je vise les cieux. J’ai besoin d’eau et de nutriments, ainsi je plonge en terre. Si la terre m’apporte la matière, c’est l’énergie lumineuse qui lui donne forme. Attiré par le haut puis par le bas, suivant le cycle lunaire, je m’étends. Les aléas peuvent me rendre tordu, penché, rabougri ou élancé, mais toujours mes racines resteront bien enfoncées et mes branches déployées. De tout temps mon tronc reste solide pour supporter les branches, qui elles même soutiennent les feuilles. Patiemment, malgré le froid qui revient chaque année emporter mes feuilles, malgré les tempêtes et orages qui brisent mes branches, je me fortifie. Je n’ai pas peur du vent, de la pluie ou de l’orage, car j’en suis l’origine et sans eux je ne serais pas. Un jour bien sûr le temps aura raison de moi. Mais d’ici là mes fruits auront gavé la terre, leurs graines l’auront peuplé, et au moment d’y retourner je serais devenu forêt.

Souvenir, je suis cette trace d’identité qui déjà périt.

Idée, système de pensée, je m’étends puis m’éteins dans un dernier fracas.

Homme, je suis civilisation.

Nature, je suis vivant.

Catégories : Coin philo

1 commentaire

solinne · 28 avril 2019 à 21 h 08 min

que le vent souffle et les feuilles virevoltent nombreuses et légères ! superbe texte, merci pour ce souffle de vert et d’air !!

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