Crédit photo : Jérémie Supiot

Que signifie la solidarité dans un monde où la liberté individuelle prime sur l’esprit collectif ?

Les êtres unis, ou animaux politiques que nous sommes pour reprendre les mots d’Aristote, se sentent aujourd’hui éminemment seuls. Une solidarité de fait, qui s’agrège en occident autour de l’idée de liberté, fait du lien social un lien utile pour des intérêts privés. Cela s’appuie sur une idée bien ancienne du 17ème/18ème siècle, l’idée de contrat social. La société répondrait selon les penseurs du contrat social, qu’il s’agisse de Rousseau, de Hobbes ou de Locke, à des intérêts particuliers parfois contradictoires et donc qui doivent être régis par des règles (les mœurs) et des lois (la constitution, l’État). Ce contrat social repose selon Hobbes sur la puissance de l’État, et sur la propriété privée selon Rousseau. Ainsi tout naturellement la pensée politique a vu apparaitre l’opposition désormais classique entre l’État providence et l’État libéral – voir l’absence d’État, comme chez les libertariens et les anarchistes de tous bords. Deux fables sont en apparentes contradiction : l’american dream versus le projet des lumières, le vieux continent en résistance aux changements rapides de l’Amérique moderne. Pris au piège entre la puissance paternaliste de l’État providence et le danger du libertarisme, les sociétés modernes européennes conjuguent politique sociale et économie libérale. Dans cette fable des intérêts privés, que l’État doit régir au nom de valeurs supérieures mais que l’individu en tant qu’individu ne peut porter par lui-même, la solidarité est décrite comme une contrainte nécessaire pour un homme qui serait fondamentalement asocial. Cette situation est très bien illustrée par la formule de Kant, représentative des contradictions modernes : l’ « insociable sociabilité de l’homme ». C’est-à-dire l’insociable nature humaine, sociable par nécessité pour entrer dans la culture.

Ainsi dans nos sociétés modernes on peut se sentir seul, comme désolidarisé du récit collectif. Le fait est que le libéralisme économique et la démocratie représentative répondent très mal, pour beaucoup d’entre nous, à l’idée qu’on se fait de la liberté. Notre pouvoir d’achat est un pouvoir bien maigre, impalpable, sans âme et sans conviction. D’ailleurs les convictions, nous pouvons les ranger au placard, avant de les jeter dans les urnes pour mieux les oublier, fatigués et déçus. Parfois trop fortes, elles prennent place dans la société civile de manière protéiforme mais ordonnée, dans des rangements à conviction juxtaposés dans un tissu associatif abreuvé d’un côté par la politique public, de l’autre par le mécénat privé, sans véritablement réussir à sortir de ce double carcan public/privé.  

Les êtres unis dans cet avenir commun, se sentent bien seuls face à la mort. N’y voyez pas là la marque d’un désespoir, mais au contraire un encouragement à partager.  L’enjeu aujourd’hui est de réinventer la solidarité pour la construire autour de valeurs communes.  Dire que l’homme est par nature égoïste est une affirmation sans fondement. Sa force réside au contraire dans sa capacité à réfléchir ensemble à des problèmes communs. Le récit collectif du self-made-man ne répond plus depuis longtemps aux besoins de la modernité. Les enjeux sociaux et environnementaux demandent la construction d’une solidarité de projet.

« Quand on dit « l’homme est un loup pour l’homme », ça se dit dans une ignorance navrante de ce qu’est un loup et de ce qu’est un homme »

Michel Serres

Jérémie Supiot

Catégories : Coin philo

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