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Pour le Nouvel An. – Je vis encore, je pense encore : il me faut encore vivre, car il me faut encore penser. […] Je dirai moi aussi ce que je désirais aujourd’hui de moi-même, et quelle sorte de pensée a été la première, cette année, à traverser mon cœur, – quelle sorte de pensée me doit apporter la raison, le gage et la suavité de toute vie ultérieure ! Je veux apprendre de plus en plus à considérer la nécessité dans les choses comme le Beau en soi : – ainsi je serai l’un de ceux qui embellissent les choses. […] Détourner le regard : que ceci soit ma seule négation ! Et à tout prendre : je veux à partir d’un moment quelconque n’être plus autre chose que pure adhésion !

Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir.


Midnight’s Oil, Beds Are Burning.


Arvo Pärt, Tabula rasa, II. Silentium.


Notre époque est en feu : elle est l’incendie qui embrase les écosystèmes, en Amazonie comme en Australie, ailleurs comme chez nous, celui qui détruit des villages, des cultures et des vies. Ainsi disait-on déjà à l’aube du millénaire : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ». Aussi parle-ton aujourd’hui de « catastrophe », que l’on peut étymologiquement traduire par un « renversement vers le bas », ou encore de « désastre », littéralement la « mauvaise étoile », celle qui brûle au lieu de réchauffer, celle qu’on appelle plus ordinairement le « coup de soleil ». Mais notre époque est aussi le foyer embrasé des idées nouvelles, de l’inspiration, de la création, des volontés vivantes qui se sentent responsables du devenir des choses et vouent leur énergie à bâtir, pierre par pierre – ou plutôt geste par geste, le monde dont elles rêvent. Ainsi écrit Saint-Exupéry qu’« être homme, c’est précisément être responsable. C’est connaître la honte en face d’une misère qui ne semblait pas dépendre de soi. […] C’est sentir, en posant sa pierre, que l’on contribue à bâtir le monde. » C’est le courage du pompier face au brasier. Mais c’est aussi la voix des écocitoyens qui œuvrent à rappeler la primauté du vivant là où l’on sacralise l’utile et le profitable. À travers cette double dynamique du feu – destructeur et créateur –, c’est donc bien toute notre époque qui est en jeu.

Pour les philosophes aussi, le feu est une figure ambigüe : il éclaire, réchauffe, cuit et bâtit des civilisations autant qu’il aveugle, brûle et détruit. Pour Héraclite, physicien et philosophe de l’antiquité grecque, le feu est ainsi principe régulateur du monde dans son devenir global : du fait de sa double nature, il impulse l’énergie du changement permettant la vie des phénomènes et de la terre, avant d’embraser cycliquement le monde – tous les 10 800 ans – pour qu’il puisse renaître à neuf. Pour les Stoïciens également, le feu est à l’origine de la vie : en se mêlant à l’air, il compose une matière subtile, le pneuma ou « souffle », qui anime fondamentalement le vivant, et transforme une simple matière en chair qui ressent. Il est en même temps le principe cosmique qui embrase et brûle le monde – cette fois tous les 40 000 ans – avant la renaissance de celui-ci. Pour ces physiciens de l’Antiquité, le monde est pareil à une sorte d’immense phénix, cet oiseau de feu légendaire qui se consume pour renaître ensuite de ses propres cendres.

Que peuvent nous apporter aujourd’hui ces réflexions sur la matière ignée, loin des enseignements de nos sciences actuelles ? Trois points de sagesse à mon sens : tout d’abord, le feu – par nature créateur et destructeur – nous montre que toute réalité est complexe et peut être perçue de différentes manières, parfois contraires. On peut ainsi voir le désir, par exemple, comme une force qui nous rend malheureux en ce qu’elle nous condamne toujours à vouloir ce que nous n’avons pas ; mais le désir est en même temps cet élan sans pareil qui nous inspire et nous pousse à accomplir nos rêves, donc à espérer un plus grand bonheur. Considérer cette complexité inhérente à toute réalité nous invite ainsi à dépasser l’apparente simplicité des choses pour les penser plus profondément, plus justement. C’est ce que propose toute démarche de réflexion authentiquement philosophique. Ensuite, le cycle du feu où vie et mort s’alternent et s’impliquent, comme nous l’avons vu avec les physiciens de la Grèce antique, nous amène à considérer le devenir du monde de deux manières : comme un cycle d’éternel recommencement, sans commencement ni fin, sans queue ni tête ; ou alors
comme un cycle d’éternel renouvellement, qui apporte à chaque renaissance quelque chose de nouveau. De ce point de vue, la mort n’est pas tant la fin de toute chose qu’une table rase nécessaire pour pouvoir ensuite reconstruire à neuf, sur un terrain vierge à bâtir autrement. C’est seulement lorsqu’on a traversé une mort par le deuil, qu’on peut sincèrement dire « j’ai tourné la page ». Ainsi le pardon est la vie nouvelle qui sur-vit à la mort de la blessure. À partir de là, notre actualité incendiaire nous amène d’elle-même à considérer les transformations de notre société de deux manières : avec le pessimisme mortifère qu’apportent quotidiennement les chiffres et les constats, et le sentiment de fatalité voire d’indifférence qu’il occasionne. C’est dans de tels cas que nous achevons de nous déresponsabiliser en regardant ailleurs, alors que notre maison brûle effectivement. Ou bien nous parvenons au contraire à trouver dans l’impact émotionnel de la catastrophe une volonté inouïe d’agir. Ainsi Jean Moulin écrit-il en plein cœur de la Guerre à sa mère : « Je ne savais pas que c’était si simple de faire son devoir quand on est en danger. » Alors nous devenons les acteurs animés par cette responsabilité qui fait toute l’humanité de l’être humain, ce feu intérieur, ce cœur igné, cet enthousiasme, ce désir « de la vie bonne, avec et pour les autres », cette vie nouvelle après le deuil qui nous conduit à accomplir de l’extraordinaire dans l’ordinaire de nos vies, chacun et chacun à la mesure de notre mieux. C’est ce que j’appellerai ici le courage de l’optimisme, ou encore l’amour du soi-vivant : c’est de ne plus penser après le brasier, la mort, mais après la cendre, la graine.

Catégories : Coin philo

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