“Voiture individuelle. Bouchon collectif”

Bruno Dantou

Tout comme il n’y a pas de bouchon collectif sans voiture individuelle, il n’y a pas de pollution sans pollueurs, ni de consommation sans consommateurs. Il est important de définir les responsabilités individuelles pour définir les actions à mener au niveau collectif. Or comprendre l’impact individuel dans une économie mondialisée revient à comprendre l’effet d’un battement d’aile de papillon en France sur la météo en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Pour autant certaines fonctions clés ont une importance stratégique dans la transition écologique. C’est le cas notamment de la fonction d’ingénieur.

Si la transition écologique doit être menée par l’ensemble des citoyens de la cité, tout le monde n’a pas les compétences pour développer des technologies propres, ni les connaissances pour comprendre le monde technique qui nous entoure. Ces dernières sont détenues par une minorité de personnes : les experts. C’est pourquoi Michel Callon, ingénieur et sociologue français, démontre dans son livre Agir dans un monde incertain l’intérêt des « forums hybrides » qui permettent la participation des citoyens à des questions techniques. Le principe est simple : prenez un problème complexe et de grande importance comme l’enfouissement de déchets nucléaire, invitez des experts de l’enfouissement nucléaire et des citoyens concernés non-experts comme les habitants de Bure, le tout dans un espace de discussion où chacun peut s’exprimer librement, et vous obtenez un forum hybride.

Cependant un point de vigilance est à observer : un forum hybride n’est pas un espace de sensibilisation ou d’éducation populaire. Si des éclaircissements peuvent être apportés par les experts, ils doivent avoir pour but de faire avancer la discussion et non de la faire pencher en leur faveur. Ici on peut sentir la limite de la solution proposée par Michel Callon. Il existe un conflit d’intérêts chez l’expert ingénieur entre son rôle de sachant et celui de représentant d’intérêts. Ce qu’il faut retenir cependant c’est le rôle de l’ingénieur dans ces questions sociotechniques : celui de traducteur.

Selon l’auteur d’Agir dans un monde incertain la traduction est un phénomène social qui s’opère en science au travers de deux mouvements consécutifs. Le premier est la traduction du monde extérieur vers un environnement contrôlé, à savoir le laboratoire. Cet isolement permet au scientifique d’éviter les pollutions extérieures et d’améliorer la qualité de ses mesures. Pour l’ingénieur le véritable enjeu est cependant de réussir le deuxième mouvement, celui qui part du laboratoire vers le monde. En effet il n’est pas suffisant d’imaginer une solution dans un environnement contrôlé. Il faut encore que cette solution s’adapte au monde. De l’imagination à l’application en passant par le contrôle de qualité (la fameuse « amélioration continue »), tout est mis en œuvre pour que ce mouvement s’opère avec succès.  Si cette opération réussit, la traduction créé un monde nouveau qui intègre la solution développée par les ingénieurs. Ce qui ne signifie pas qu’il s’agissait de la meilleure des solutions, mais seulement qu’elle a été traduite avec succès.

Le concept de traduction permet de se défaire de l’idée fausse selon laquelle la science et l’ingénieur avancent main dans la main dans un progrès continue vers une société meilleure. La voiture individuelle était-elle vraiment la meilleure solution technique pour se déplacer ? Les révolutions industrielles étaient-elles des points de passage obligés vers la modernité ? Selon quels critères peut-on parler de progrès ? Si c’est à la science de relever les défis techniques qui doivent nous mener vers la transition écologique, c’est au politique d’en définir les critères.

Jérémie Supiot

Catégories : Coin philo

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