Jérôme Bosch, La Nef des fous

« Qu’annonce-t-il ce savoir des fous ? Sans doute puisqu’il est le savoir interdit, il prédit à la fois le règne de Satan, et la fin du monde ; le dernier bonheur et la châtiment suprême ; la toute puissance sur terre, et la chute infernale. » 

Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique, 1972

Qui sont ces fous de l’abondance qui nous proposent une croissance sans fin ? Qui sont ces fous de complotistes qui nous annoncent la fin du monde ? La question est légitime, et touche du doigt l’inextricable question du contrat social, auquel se sont confrontés des philosophes comme Rousseau, Locke ou Hobbes ; et des conditions premières de la sociabilité.

Dans un excellent court-métrage du collectif « Les parasites », intitulé « Jeu de société », le jeu de société est pris au mot et devient l’allégorie du capitalisme. Il raconte l’histoire de Nicolas qui, pour être intégré dans la famille de Victoire, sa fiancée, doit jouer à un jeu. Or cette famille pour le moins étrange semble bloquée dans un jeu bien connu, et dont le but est d’acheter et revendre des terrains et des maisons : le Monopoly. Qui n’a pas déjà enragé en tombant par malheur sur la case prison ?  C’est justement ce qui arrive à Nicolas qui, dérangé par les règles injustes, et les tricheries de plus  en plus évidentes du beau-père, finit par décider de ne plus répondre aux attentes de sa belle-famille : il ne cherche plus à gagner. Ce qui l’amène inévitablement à être mis à l’écart, enfermé derrière des barreaux, tant ce qui n’était alors qu’un jeu est devenu enjeu, et même enjeu moral. Nul n’a le droit de quitter le jeu social, c’est ce que dicte le contrat social, et ce qui caractérise le phénomène d’exclusion institutionnelle de ceux qui ne savent pas s’y tenir. Or, à l’heure du confinement, en particulier des malades de la COVID 19, l’exclusion n’aura jamais été phénomène aussi partagé et intime.

La comparaison entre les criminels, les fous, et les malades peut paraitre absurde voire maladroite. Pourtant ce n’est pas une idée nouvelle, puisqu’elle a été défendue par Michel Foucault dans sa thèse intitulée L’histoire de la folie  soutenue en 1961, puis publiée en 1972 dans une deuxième édition révisée sous le nom de L’histoire de la folie à l’âge classique. Dans cet ouvrage qui participa grandement à sa renommée, l’auteur explique comment dans l’histoire de l’âge classique en particulier en Europe, s’est institutionnalisée l’exclusion des personnes considérées comme impropres à la vie sociale. Ce fut le cas des lépreux qui furent parqués dans des léproseries au moyen-âge, plus tard des fous qui seront exilés puis isolés, enfin des criminels qui seront exilés ou jetés en prison. De la même manière qu’il existe une violence légitime d’Etat, prérogative du corps civil de la police et a fortiori du corps militaire de l’armée, il existe une exclusion légitime d’Etat qui se place en dernier recours dans des parcours de vie qui sortent du chemin acceptable par la société. Il s’agit du moindre mal réservé aux indéfectibles déviants.

Pour bien comprendre ce phénomène, nous emprunterons un détour qui n’a pas été pris par Michel Foucault mais qui peut aider à y voir plus clair. Ce détour, c’est justement celui du contrat social. Prenons un exemple simple. S’il vous prenait tout à coup de courir nu dans des salles de cours de maternelle, que se passerait-il ? L’instituteur aurait tôt fait d’appeler la police, et vous serez aussitôt embarqué en garde-à-vue, enfermé, parce que vous n’avez pas respecté une règle implicite du contrat social qui consiste à ne pas courir nu dans des lieux publics, encore moins devant des enfants. La première question qui vous sera posée bien entendu sera le motif, non pas que votre acte puisse être justifié légitimement, mais parce qu’en fonction de votre réponse vous serez soit considéré comme criminel dans le cas où vous étiez conscient d’avoir mal agis, soit considéré comme fou.  Cet exemple est volontairement caricatural, mais permet de comprendre ce que signifie le concept de contrat social. Que ce soit volontaire ou non, toute dérogation à ce contrat – qui n’a pourtant jamais été signé – est nécessairement punie. Or ce contrat, puisqu’il est implicite, change avec le temps, et ce qui était folie devient parfois raison.

Suite au siècle des lumières le monde moderne a troqué la piété ascétique pour le rêve de toute puissance. Dans un sursaut de la raison, la science a éveillé les peuples et fait des miracles de technique, et du terme « scientifique » un mot sain, presque magique. Plus que de raison nous avons usé de la raison pour justifier la folie des grandeurs. Dans La Nef des fous de Jérôme Bosch (XV-XVIème siècle), sa représentation des aliénés est saisissante tant elle semble décrire notre système économique dont l’objet est la croissance. Ce qui représentait la folie à l’époque n’était pas un vieil homme à la rue avec un panneau « Jésus est notre sauveur » comme on peut voir dans les films catastrophe, mais au contraire la luxure, la recherche d’abondance et de plaisir. Dans un cas comme dans l’autre, le fou est annonciateur d’un « savoir interdit », celui de la fin du monde.

Derrière la question du vrai et du faux, du bien et du mal, se cache la question du contrat social. Car le savoir partagé et la confiance mutuelle en ce savoir est le contrat premier, celui qui permet de distinguer la saine critique de la folie. En un temps de crise comme le nôtre, il est utile de prendre la distance avec la scène, le jeu, et nous autres acteurs du jeu social pour définir ensemble ce qu’on considère comme étant les vrais enjeux de notre temps. Car ce qui saute aux yeux est la facilité déconcertante avec laquelle nous accusons autrui d’être fou. On pointe du doigt en s’écriant « comploteur ! » ou « complotiste ! ». Certains prétendent que les écologistes veulent revenir au Moyen-Âge, confondant sobriété et ascétisme. Tandis que d’autres accusent les riches ou les pauvres, les pouvoirs publics ou privés, les systèmes, les lobbies, bref tout ce qui échappe à notre contrôle, d’être des fous (ou débiles profonds) qui ne pensent qu’à eux en dépit du bon sens. Libre à chacun de penser ce qu’il veut, n’oublions pas cependant que reléguer à la folie (ou à la bêtise) ce qu’on ne comprend pas c’est exclure par lâcheté. Or l’exclusion n’est jamais que la pire solution, un forfait politique face à un problème qu’on ne comprend pas. Elle n’est acceptable qu’en dernier recours lorsqu’on ne sait pas faire autrement, et avant d’abandonner il est toujours temps de demander naïvement : « qu’annonce-t-il ce savoir des fous ? » .

Jérémie Supiot

Sources :

FOUCAULT Michel, Histoire de la folie à l’âge classique, édition Gallimard, 1972

Les Parasites, Jeu de société, <https://www.youtube.com/watch?v=EwK9glIxIoo&vl=fr>

Catégories : Coin philo

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