Ce petit texte est extrait de l’intervention de Jérémie Supiot, philosophe praticien pour le Réseau, dans le colloque intitulé L’éthique en temps de crise.

La démarche scientifique, contrairement à ce que l’on pourrait croire, n’est pas d’abord de produire du savoir. Tout comme il faut niveler un terrain pour pouvoir construire dessus, le scientifique a besoin de mettre à plat ses croyances avant de construire un savoir. Plus cet exercice est réussi, plus il sera certain d’obtenir un bel édifice, équilibré et solide. Le reste n’est qu’une construction théorique avec plus ou moins d’étages, divisés en plus ou moins de pièces, avec une architecture plus ou moins belle. Mais au fond, la seule chose qu’un scientifique sait, c’est qu’il ne sait pas. En ce sens Socrate énonça sans le savoir le principe fondateur de la science moderne : « je sais que je ne sais rien ». 

C’est pourquoi il est important de différencier le travail du scientifique de celui de l’expert. Le premier est un explorateur qui navigue à vue sur une terre inconnue, avec bien sûr dans sa besace un trésor d’outils techniques. Le second est celui qui muni d’une carte donne à voir un terrain connu, pour faire connaitre au monde ce que le scientifique découvre.  

En ces temps de crise, les experts sont légions. Qu’il s’agisse du Corona Virus ou de la crise économique, chacun y va de son avis. Il n’y a rien de mal à cela si toutefois on se rappelle qu’un expert n’est pas un scientifique. Il ne fait que donner l’état de ses connaissances à un instant donné, alors que certaines d’entre elles sont encore en débat. La controverse n’est rien de moins que le moteur de la science car c’est elle qui pousse toujours plus loin les travaux de recherche. Or ce n’est jamais rassurant d’entendre un expert dire qu’il ne sait pas, alors pour garder la face ils font bonne figure. Il est donc important de garder l’esprit alerte pour éviter une adhésion hâtive sur la base d’arguments ad hominem tel que : « il est quand même expert, il doit s’y connaitre ».  Car être expert ce n’est pas être scientifique. C’est légitimer un savoir en le faisant connaitre. Cette légitimation a des conséquences politiques, comme on a pu le voir avec la question des masques ou celle de l’hydroxichloroquine. En ce sens la fonction de l’expert n’est pas scientifique, mais politique.

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