Prêtre qui baptise un enfant avec un pistolet à eau
Prêtre qui baptise un enfant avec un pistolet à eau, tiré d’un article dans la dépêche

Avancez masqués camarades ! Tel semble être le mot d’ordre de cette rentrée pas comme les autres. L’incertitude liée à la situation sanitaire, économique et politique fait régner une atmosphère d’inquiétante étrangeté. Freud caractérisait ce sentiment comme une angoisse liée à un sentiment de familiarité. Ce qui a les traits du familier devient tout à coup inquiétant. La société dans laquelle nous vivons est la même qu’hier, pourtant elle devient angoissante dans ses aspects les plus communs. Faire ses courses, travailler, voyager, ne revêtent plus le confortable habit de l’habitude. Partout les masques nous rappellent qu’à tout moment, tout peut basculer. 

Pourtant, bien que la crise de la COVID 19 marque une rupture véritable au travail comme dans la vie privée (télétravail, mesures sanitaires…), tout est fait pour garantir que la vie garde son cours habituel. La croissance et la bonne marche de l’économie en dépendent. Marque de cette continuité dans la rupture, on peut lire ce slogan un peu partout : « Non au retour à l’anormal ». Cette phrase d’une apparence paradoxale joue sur la polysémie du terme « normal » : il désigne à la fois ce qui est conventionnel, et ce qui doit être ainsi, ce qui est bien d’un point-de-vue éthique ou moral.

Les gestes barrières bousculent les normes des conventions sociales les plus primaires : faire la bise ou se serrer la main pour dire bonjour, rompre le pain de nos mains nues. Outre la convivialité mise à mal par la distanciation sociale, c’est tout un mode de vie qui nous apparait différent.  On pourrait croire que ces changements sont sans importance puisqu’ils touchent à des conventions triviales (qu’est-ce qu’une bise par rapport à une vie sauvée !), mais c’est précisément la trivialité de ces gestes qui leur donne toute leur importance. Ils marquent la continuité d’un monde qui change, et leur absence nous interroge sur la normalité. Ce qui est normal, comme faire la bise, n’est plus acceptable. Ce qui est normal, comme travailler au travail, ne va plus de soi. Par extension, c’est le sens même de nos vies qui surgit du tréfond de nos esprits oisifs, ne pouvant plus goûter au paisible automatisme de nos vies bien rangées, accablés tout à coup par l’angoissante question de l’existence. Quand le monde lui-même devient surréaliste, comme ce bébé braqué par un prêtre américain armé d’un pistolet à eau lors de son baptême, notre être-là s’exclame les yeux écarquillés : « Mais qu’est-ce que je fous là ? »

Or dans cette inquiétante étrangeté de l’existence, on peut se demander ce qui nous inquiète le plus : l’impossible retour à la normalité, ou le possible retour à l’anormalité ?

Catégories : Coin philo

1 commentaire

MATTEI PASCALE · 29 septembre 2020 à 11 h 03 min

ça fait du bien de lire ce que l on vit et bien écrit !

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