© Unsplash

Le travail désigne à l’origine… un instrument de torture ! Le tripalium – littéralement « trois pieux » -était employé dans l’Antiquité romaine pour torturer les esclaves qui désobéissaient à leur maître. Aujourd’hui, si le travail n’a plus le sens d’une punition – qu’on rattache plutôt désormais aux « travaux forcés » –, on continue à lui attribuer une dimension de labeur, c’est-à-dire de souffrance dans l’effort. Dans cette logique, le travail, c’est ce qui nous aliène, c’est-à-dire ce qui nous rend étrangers à nous-mêmes : en ce qu’il n’amène rien mis à part de la souffrance, en ce qu’il est stérile, le travail nous ôte par là même quelque chose de notre dignité humaine. On retrouve dans cette dimension absurde du travail la figure mythologique de Sisyphe, qui roule éternellement, à la force de ses bras, une pierre au sommet d’une colline avant qu’elle ne retombe de l’autre côté, et ainsi de suite. Ou encore aux Danaïdes, qui versent perpétuellement de l’eau dans un tonneau percé en son fond.

On dit aussi d’une femme qui accouche qu’elle travaille. C’est d’ailleurs le sens premier du travail, après son sens étymologique. Dans ce cas de figure, on retrouve la souffrance de l’effort, oui, mais c’est un effort qui fait naître la vie. La souffrance est grande, mais le travail n’est plus vécu comme de la torture : car cette souffrance n’est pas absurde, enfermée sur elle-même, mais amène au contraire un état de choses plus grand, un épanouissement du vivant. Tout comme le paysan qui récolte le fruit après son labeur : c’est un travail non plus stérile, mais bien fertile.

Si l’effort et la souffrance semble être irréductible aux sens originels du travail (torture, punition, labeur, accouchement), on peut toutefois distinguer un travail stérile d’un travail fertile dans son intention, par sa finalité et son sens : dans un travail fertile, riche de sens, l’effort et la peine se légitiment par une transformation – de soi, du réel – qui amène un plus grand état d’épanouissement.

Qu’en est-il du sens ordinaire qu’on donne actuellement au travail, le sens socio-économique, celui de l’emploi ? Ce mot a pris aujourd’hui une importance considérable dans nos vies. À tel point qu’une des premières questions qu’on se voit poser lorsqu’on fait connaissance, c’est « ce qu’on fait dans la vie ». Le travail-emploi nous renvoie d’une part au salaire, donc à la possibilité de subsister, de (sur)vivre, voire d’atteindre un confort financier. D’autre part, il nous permet de participer à un projet commun, à une entreprise, et par là même d’atteindre une certaine forme de réussite et de reconnaissance sociale. La question qu’on peut utilement se poser, tout particulièrement en ces temps propices à la prise de recul, est celle de l’intention, du sens profond de notre travail-emploi : le vit-on comme une torture, comme une punition qui ne nous amène aucun épanouissement (mis à part le salaire et la reconnaissance sociale – mais peut-on dire qu’ils sont véritablement épanouissants ? –) ? Ou le vit-on au contraire comme un effort – ou pas ! –, duquel on retire du plaisir et un sentiment d’accomplissement ? Autrement dit, le faire nous fait-il mieux être ? Si cette question trouve une réponse évidente dans nos loisirs, elle est en revanche pertinente à se poser dans notre rapport actuel au travail.

Tristan Bitsch

28.04.2020

Retrouvez ses dernières publications sur La Pause Philo
et sur le blog de la Maison de la philosophie pratique !

Catégories : Coin philo

0 commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *