Le capitalisme n’a pas de partisan, pas de parti politique, pas de représentant. Il ne défend rien, sauf peut-être la liberté de pouvoir acheter et vendre n’importe quoi, n’importe où, dans les règles du libre marché. Il n’a pas d’Etat, pas de gouvernement, pas de citoyens. Prétendument apolitique, il a fait de la croissance économique la pierre de touche du progrès des civilisations. Le monde ainsi évalué en valeur marchande s’appauvri peu à peu. Cet appauvrissement ne doit pas être compris uniquement sous une logique comptable de réduction des ressources naturelles, au risque de faire oublier le principal défaut de ce système mortifère : l’appauvrissement culturel des représentations du bien commun.

L’oikos, ou la propriété, a besoin d’un nomos qui dicte des règles d’attribution et d’échange, et d’un logos qui dit les règles naturelles de l’objet économique. Le premier impose, et l’autre décrit. Dans cette organisation du réel on a l’habitude de séparer les règles culturelles qui s’imposent de façon contingentes, aux règles naturelles qui sont universelles et nécessaires. Quelque part sur le chemin de l’histoire de l’occident l’oikos logos, ou écologie, a subi les assauts d’une science qui se veut de plus en plus contrôlée, confinée dans des laboratoires en dehors du monde vivant. La chimie ou la biologie ont rencontré un franc succès, permettant le développement de nouvelles technologies et d’industries florissantes. L’écologie, trop complexe, inexploitable, a trouvé refuge dans le politique, pendant que l’économie capitaliste s’est enracinée au point d’être décrite aujourd’hui comme une force inéluctable des sociétés modernes. Si bien qu’une fois le nomos capitaliste érigé en principe universel au nom de la sainte main invisible du marché[1], nous avons oublié que le capital n’a pas toujours existé. La possession à titre privé de systèmes de production par des entités appelées « personnes morales », « sociétés », ou encore « entreprises », dont la fonction est d’organiser une force de travail en vue de faire fructifier cette possession appelée « capital », n’a rien d’une évidence. Ce système  est le résultat d’une pensée économique spécifique appelée “capitalisme”, portée par un idéal politique libertarien, et un imaginaire collectif qui se développe en Europe et aux Etats Unis autour d’une mythologie occidentale avec ses grands héros et ses batailles épiques pour défendre les droits de l’homme et l’american way of life.
Le capitalisme tout comme la démocratie semblent aller main dans la main vers la défense des libertés individuelles. Quelles libertés ? Celle de consommer : consommer des services publics, consommer des services privés. Consommer de la nourriture, de l’énergie, des nouvelles technologies. Certains penseront que c’est une vision simpliste du fonctionnement économique et politique des sociétés modernes, que ça n’est pas si simple que ça. Non en effet, ça n’est pas simple, c’est même d’une insondable complexités. C’est pourquoi il est inquiétant de réduire l’économie à la finance et le bien commun à la croissance. Notre peine à comprendre notre propre monde est signe d’un appauvrissement de nos représentations. Le capitalisme restera un danger tant qu’on n’arrêtera pas de le prendre pour ce qu’il n’est pas : la seule description scientifiquement valide de notre économie actuelle. Il faut pour cela commencer à le voir tel qu’il est : une représentation politique de la valeur des choses, qui a des conséquences néfastes sur notre façon de nous organiser.

 Pour concentrer toujours plus de richesse, les entreprises grossissent pour devenir des sociétés à l’intérieur de la société, fonctionnant par le truchement d’une administration à l’organigramme impénétrable, pilotées par des managers, des conseillers, des coachs, des chief happiness officer, des ergonomes, des philosophes et autres consultants de la dernière heure, qui errent comme une légion d’âmes en peine éclairant à la bougie une cathédrale d’absurdités. Ce qui nous occupe toutes et tous dans ces métiers, c’est apprendre à bricoler, rafistoler, rabibocher des structures en manque de sens. En leur sein quelques vaillants combattants tentent de changer les représentations pour redonner vie à leur entreprise. Difficile cependant de ne pas céder à la tentation d’abandonner quand partout on entend : toi le défenseur de l’environnement, toi le hippie ou le « bouffeur de brocolis », bobo plein de bonhommie qui sucre son café bio avec de l’aspartame au bon goût de stevia, perds tout espoir. Car Mc Donald’s a racheté ton idéal et a fait sien tes principes dans un beau spot publicitaire qui scande la solidarité, la localité et la biodiversité. C’est là toute la beauté du système capitaliste : quelle que soit l’idée que vous défendez, elle sera rachetée par le capital.
Le capitalisme n’est pas un système politique. Son aspect totalisant dépasse le politique ordinaire et vient s’enraciner dans des croyances, des mythes, le tout puissant déchu de sa divinité. Il semble amoral, et c’est précisément ce qui le rend intouchable. Ses préceptes sont impénétrables, gardés jalousement par des prêtres et des oracles qui vêtus de costumes noirs rappelant le sérieux de leur stature s’assurent que les rouages sont bien graissés. C’est en tout cas l’image qu’on s’en fait. Pourtant personne ne se trouve réellement derrière les ficelles.

Si on prend le temps de regarder à côté, de sortir de la caverne pour reprendre l’allégorie de Platon, on voit que tout cela n’est qu’un rêve. Partout, tout le temps, l’être humain tout comme le reste du vivant se passe très bien du capital. Il donne, il échange, il troque, il sourit, il embrasse, il jouit, il discute, il casse, il répare, il fait du ski et part à la plage, bref il vit. Enlevez le capital, il reste l’économie du vivant. Le capital n’existe que par la valeur qu’on lui donne, alors que l’humain, le vivant, les animaux, la terre et le ciel n’ont de la valeur que parce qu’ils existent. Préservons les.

Jérémie Supiot


[1] La « main invisible du marché » est une image utilisée par Adam Smith pour décrire comment le libre marché s’auto-régule lorsqu’on minimise l’intervention de l’Etat.

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